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Proust Romancier

 
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Charles
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MessagePosté le: Dim 19 Fév - 13:43 (2012)    Sujet du message: Proust Romancier Répondre en citant

Proust romancier
Michel Raimond
C.D.U et SEDES réunis, 1984




Chapitre I : Une vocation


L’axe principal de la recherche est comment marcel devint écrivain. Il fait de nombreuses allusions à ses promenades de jeunesse. Il se lamente de son impuissance à écrire sur de grands sujets intellectuels, surtout face à des déclencheurs poétiques. « Le Narrateur est ici dans la situation d’un esprit qui se juge sans talent, mais qui se sent voué, pour ainsi dire, à la recherche d’un secret perdu. ».(p12) Il rencontre l’opposition, de son père d’abord, jusqu’à ce que l’ambassadeur Norpois le convainque qu’on peut faire carrière dans les lettres (il confond carrière et vocation, en citant un jeune homme qui s’est fait connaître notamment par un ouvrage sur le sentiment d’infini sur la rive occidentale du lac victoria puis par un opuscule sur le fusil à répétition dans l’armée bulgare). Néanmoins, celui-ci par ses encouragements comme par ses réticences et par sa suffisance pompeuse enlève à Marcel le goût d’écrire, lorsque celui-ci manquait déjà du don littéraire selon lui.
Norpois voit son aspect oraculaire démythifié par Bergotte. Proust créé un parallélisme entre les deux. Norpois pontifie, fait bégayer et écrase le Narrateur, Bergotte l’écoute, le laisse parler librement et après leur discussion, le narrateur se sent libéré. Puis, au-delà de la procrastination, c’est la vie mondaine menée chez les Swann puis chez les Guermantes qui s’oppose à son accomplissement littéraire. Entre l’enthousiasme pour les clochers de Martinville (Marcel attend toujours la publication de son texte sur ceux-ci par Le Figaro dans La Prisonnière). Mais il est aussi encouragé par des personnages. La grand-mère dans les jeunes filles puis St Loup à Doncières qui le complimente sur « ses dispositions » ou Albertine au début de La Prisonnière. Ou la fréquentation d’Elstir, contre-pied de Norpois lui aussi et dont le narrateur dit : « par toutes les études qui étaient autour de moi, je sentais la possibilité de m’élever à une connaissance poétique féconde en joie. » 1


Chapitre II : Roman et esthétique


Toute la Recherche est une vaste mise en scène de la quête, car c’est bien une quête, Raimond la compare à celle du Graal, pour sa vocation, du Narrateur. Une idée à rattacher au XXème siècle dont la grande originalité est ‘’que le roman du romancier tend à devenir un roman du roman’’ (P23). Cette quête s’achèvera finalement et le Narrateur nous confie alors que « c’est au moment où tout nous semble perdu que l’avertissement arrive qui peut nous sauver ». (III p 866). « Le Narrateur n’a pas seulement rencontré son Destin, il a obtenu son Salut ». Ce salut par l’art est un thème récurrent du XXème. (La Nausée, Paludes de Gide) ou dans la correspondance de flaubert. C’est une approche mystique du salut par l’art, liée notamment au fait que Proust rédigea nombre pastiches et critiques.
En 1909, passage à une entreprise romanesque quand Proust décide de renoncer à Contre Saint- Beuve pour écrire son roman. « C’est dans cette conjonction de la critique et du roman que Proust montre son génie ; car s’il est vrai qu’il était alors un critique qui devenait romancier, il était aussi un romancier qui se faisait critique. » On trouve chez Proust un cyclisme mondain, et une révolution, au sens astronomique, des scènes. Cette auto-imitation, plusieurs critiques l’imputèrent à l’influence de la sociologie de Tarde. Cette palingénésie sociale va dans le sens de Schopenhauer qui dénigrait le sens de l’Histoire hégélien et la voyait comme ‘’la répétition du même drame avec d’autres personnages sous des costumes différents’’. Néanmoins Anne Henry a le mérite d’apporter des précisions neuves sur la formation intellectuelle de Proust, et montre que le roman a rapidement échappé aux intentions de l’auteur, et à une influence tant balzacienne que Schopenhauerienne, pour voir se développer une vaste prolifération interne. Une prolifération liée essentiellement aux tourments de la passion et aux malheurs de l’amour, davantage étudiés dans l’immense ajout que constitue Albertine (de Sodome à la Fugitive) que dans les autres sous-groupes.




Chapitre III : La Mémoire et l’Oubli



« La Recherche est un roman de la mémoire. Le Narrateur est le personnage par lequel tout est vu, auquel tout est rapporté ; il est aussi celui qui, longtemps après les évènements racontés, et dans un temps d’ailleurs non précisé, jette sur toute sa vie, et sur ce long cheminement qui l’a conduit à la décision écrire,, un coup d’œil rétrospectif. A ce titre, l’ensemble du texte de la Recherche est une vaste analepse. » (P 35) C’est parfois le souvenir du Narrateur à sa table de travail. Par exemple quand dans Les jeunes filles il se rappelle le temps avant son admission chez les Swann, quand il ne pouvait que rêver d’intégrer leur salon. (I. pp 537-538).Par opposition, dans le même ouvrage, le canapé de tante Léonie où il dit avoir découvert les plaisirs de l’amour avec une de ses cousines nous est décrit, mais ce souvenir nous apporte une information inédite et absente de Combray.
La Recherche est un vaste drame du réveil de 5000 pages, la forme romanesque Proustienne semble connaître la tentation, surtout au début, de se détacher des lois chronologiques, tel lorsque le narrateur est comme perdu dans le temps et l’espace durant les premières pages de Combray. Proust écrit lui-même : « […] notre mémoire ne nous présente pas d’habitude nos souvenirs dans leur suite chronologique, mais comme un reflet où l’ordre des parties est renversé […] ». (I.p.578).
L’ouverture de la Recherche, le sommeil, le rêve, le réveil, affirme un solipsisme, et liée à li, une absolue discontinuité temporelle. « Un homme qui dort tient en cercle autour de lui le fil des heures, l’ordre des années et des mondes. » (I.p.5.) Tout gravite autour du narrateur. Raimond par le « récit en étoile » très vite remplacée par le goût du récit, des portraits, des analyses et de retracer l’histoire de sa vocation.
La mémoire, avec ses caprices et ses fonctions est omniprésente. On citera l’exemple de la sonate de Vinteuil, que le Narrateur n’apprécie pas la première fois mais apprend ensuite à aimer, lorsqu’elle réactive chez lui des émotions. « Les jeux de la mémoire et de l’oubli constituent l’expérience proustienne par excellence ». Cette même sonate rendit à Swann chez la marquise de Sainte-Euverte tous les souvenirs de l’Odette qu’il aimait, et lui permet de commencer à se détacher d’elle. La Recherche est le lieu des expériences mnémoniques les plus extrêmes : l’oubli absolu et les miracles de la mémoire affective. On vient de citer les épisodes de la sonate, pour l’oubli absolu, mentionnons le passage chez les Guermantes, dans Le Temps Retrouvé, lorsque le nom d’Albertine ne provoque plus grand-chose chez le narrateur, ou lorsque cette même duchesse n’est plus que le souvenir vague d’une robe pendant une soirée.
La mémoire joue un rôle éminemment important dans La recherche, celle du temps perdu et celle de sa vocation, parce qu’elle est fondée à la fois sur un écart et sur une proximité de la vie évoquée. Une vie qu’on ne saurait prolonger que par l’écriture. Jean Santeuil2 dit que les souvenirs jouissent à la fois « des prestiges de l’imaginaire et de la conscience du réel. »





Chapite VII et VIII : Sur la chambre et le voyage [abrégé]


La promenade et le voyage jouent chez Proust un rôle important. En effet, ils sont un moyen de s’échapper de la chambre où l’on « tourne en rond comme dans une névrose » (p108). Ils sont un moyen pour le narrateur de s’ouvrir, de découvrir un monde qu’il décrira plus tard. Mais si le voyage est une fuite du narrateur hors de ses passions du monde et dans celles de l’écriture, à travers la matière qu’elle est susceptible de lui fournir, c’est aussi une fuite liée à cette passion, pour Albertine ou pour Odette. La première dans La fugitive, la seconde dans Swann lorsqu’elle part un an en voyage avec les Verdurin. Proust dit lui-même  que « Le plaisir spécifique du voyage n’est pas de pouvoir descendre en route et s’arrêter quand on est fatigué, c’est de rendre la différence entre le départ et l’arrivée, non pas aussi insensible, mais aussi profonde qu’on peut, de la ressentir dans sa totalité. »3


Chapitre IX : La déception


La déception chez Proust n’est pas celle des héros romanesques du XIXème quand sont brisés leurs rêves, généralement carriéristes ou mondains. Le narrateur est un héritier, il réussit sa carrière d’ambassadeur brillamment et son attrait pour le salon des Guermantes va plus à son mystère qu’au prestige social qui lui est lié. De plus, il accède rapidement au gratin de la société, où il est bien reçu notamment par la princesse de Guermantes. Il arrêtera de fréquenter les aristocrates non pas parce qu’ils l’ont rejeté, mais parce qu’ils ne l’intéressent plus. La déception dans la recherche n’est pas sociale mais amoureuse. Elle naît d’un contraste entre l’imaginaire et le réel. Tel le Balbec rêvé de Nom de pays : le Nom et de Swann opposé au Balbec réel des Jeunes fille et Nom de pays : le Pays. Marcel rêvait d’une église battue par les flots, elle est en réalité éloignée de la mer.4
De même, le portrait fantasmé de la duchesse de Guermantes qu’il dresse p174 (Combray) sera une violente déception pour lui. La déception chez Proust est un choc esthétique. Un choc du ressenti et de l’imaginé. Un choc perceptif.5 C'est-à-dire, un trouble de l’âme né de la distance entre le percevant, le perçu, et l’imagination antérieure à la perception du premier. Ici, c’est le contraste entre la duchesse réelle et celle qu’il avait construite à partir de sa mémoire, d’un vitrail et de la légende de Geneviève de Brabant (mentionnée dès les premières pages). La déception est une chute dans la réalité.
Heureusement, l’intelligence fait son parti de tout, elle permet de sauver une soirée mondaine en se livrant à un jeu d’analyse ou de dépasser telle déception par l’humour. Lors de la scène du baiser refusé par exemple, on voit bien cet humour salvateur s’exprimer. 6


Chapitre X : L’expérience de la passion



La Recherche est basée sur des cycles amoureux : Swann/Odette, Marcel/Gilberte puis Marcel/Albertine qui s’étendent sur plusieurs tomes et dont on voit des répercussions tout au long de l’œuvre. L’amour chez Proust n’est pas oblatif, il est purement captatif : il vise à la possession de l’être aimé. Il mène à une surveillance, une séquestration, des désirs de mort. Mais c’est aussi un amour relativiste. L’amour proustien ne relève pas du coup de foudre. Dans les jeunes filles, le Narrateur aime d’abord indistinctement toutes les jeunes filles. Quand Swann rencontre Odette, il ne lui trouve tout d’abord rien de particulier. Il est parfois lié au hasard ou à d’autres facteurs. Proust écrit : ‘’Autrefois on rêvait de posséder le cœur de la femme dont on était amoureux ; plus tard, sentir qu’on possède le cœur d’une femme peut suffire à vous en rendre amoureux.’’ Proust fait référence à l’âge de Swann quand il dit cela. (I.P.196)
Et en effet, l’amour de Swann naît d’abord des prévenances d’Odette à son égard. Il se trouve renforcé par l’identification de celle-ci à la figure de Zéphora au second dîner, et concrétisé par son absence. C’est de cette absence entraînant le manque que naît véritablement l’amour. Mais l’amour est ici un amour idéalisé. Swann aime une Odette idyllique, fantasmée. Et la déception à la fin de Swann vient du choc entre imagination et réalité. Raimond écrit p 130 : ‘’L’angoisse de posséder toute la part inconnue ou inaccessible d’une vie est ce qui fait naître l’amour. […] C’est cet inconnu qui rend amoureux.’’ Proust n’a cessé d’insister sur le caractère purement subjectif de l’amour.
La passion mène chez Proust à la jalousie. Le cas de Swann en est un bon exemple. Lors de l’épisode où il se trompe de fenêtre 7. Une jalousie dont Swann nous dit que ‘’vouloir n’y pas penser c’était u penser encore, en souffrir encore’’. La jalousie s’accentue, augmente. Lorsque Swann lit une lettre provenant d’un hôtel quelconque, il s’interroge immédiatement sur ce qu’elle faisait là bas. Il espionne Odette, se questionne sans cesse sur ce qu’elle fait, la jalousie est lié au thème du souvenir : il irradie partout comme un cancer et ramène à la mémoire des détails oubliés et à présent réinterprétés sans s’attacher strictement à la circonstance, comme dans le cas d’un regard d’Odette pour Forcheville. L’inquisition devient permanente, la jalousie devient obsessive. L’amour chez Proust est en effet un amour obsessif, absolu. Obsessif parce qu’il est un thème récurrent, et obsessif dans sa manière de s’exprimer, dans son besoin d’omniscience. Dans Jean santeuil, Proust écrivait : ‘’Ce qui est terrible c’est de ne pas savoir’’. (Pléiade, p.811). C’est cette expérience que connaissent les amoureux proustiens.
On comprend dès lors l’usage du vocabulaire de la maladie pour qualifier de telles passions et les images de la pieuvre ou d’un parasite p 283 de Swann. P 226, on trouve l’expression « douleur au cœur ». Une maladie si terrible qu’elle pousse les souffrants à souhaiter leur mort ou celle de l’aimée. On voit Swann désirer qu’Odette meurt (mais sans souffrir précise t’il) p 355.
‘’A vrai dire les jaloux de Proust ne redoutent rien tant que la concurrence d’hommes ou de femmes capables de donner à la femme qu’ils aiment plus de plaisir qu’ils ont su le faire’’ dit Raimond p 144 avant d’ajouter p 145 : ‘’Proust a dit que les vrais paradis sont ceux qu’on a perdu., Il faudrait ajouter que les vrais fêtes sont celles dont on est exclu.’’


Chapitre XII : Le personnage proustien



A) La découverte des autres


La Recherche est toute entière vécue à travers le Narrateur, et les personnages nous sont connus seulement par ses yeux. Au-delà de leur physique et de leur classe sociale, Marcel voit en eux leur groupe, leurs catégories d’appartenance. Mais la ‘’curiosité passionnée’’ de celui-ci ne saurait se contenter de classer les autres, il analyse leur micro-expression tel un Paul Ekman de début de siècle et tire des conclusions de tous leurs gestes. C’est un déchiffrement humain. Mais la perception est, chez Proust, dissociée de la connaissance en cela que le romancier omniscient laisse le Narrateur découvrir les choses. Cette interrogation active, progressant au fur et à mesure de la découverte de l’autre, entraîne généralement la mise en place de suppositions. Celles du narrateur d’abord, les notre ensuite et sans doute que la loi universelle du roman ‘’est de présenter des personnages énigmatiques qui gardent un secret pour que le lecteur déchiffre peu à peu.’’ (M.R p170)
Prenons le cas de Legrandin dans Swann8 : le fait qu’il ne salue pas le Narrateur et son père quand il se montrera charmant la semaine suivante est un mystère facile à résoudre : il est snob et ne les ignore qu’en la compagnie d’une dame de la haute. Ce mystère facile est résolu en quelques pages par le narrateur. Par opposition, le geste de Gilberte dans Combray ne verra sa signification révélée que 3000 pages plus loin, et il faut 1500 pages pour percer le secret de Charlus.



B) Le jugement des autres


Mais le narrateur est lui aussi confronté au jugement des autres, et y accorde lui-même beaucoup d’importance. Dans les jeunes filles il ne veut surtout pas décevoir Bergotte et craint sa sentence. Norpois lui n’hésitera pas à le juger, mais l’apprécie néanmoins quand de Villeparisis le considère comme un ‘’flatteur à moitié hystérique’’. Face à ce jugement acéré de la société sur lui, le narrateur ne peut que constater le fossé qui existe entre le regard qu’on a sur lui et le regard qu’il a sur lui. Cet écart, on le voit souligné dès les premières pages de la Recherche, quand le narrateur écrit ‘’le Swann que connurent tant de clubmen était bien différent de celui que créait ma grand-mère’’ d’où il conclut : ‘’Notre personnalité sociale est une création de la pensée des autres’’9.


C) La complexité des personnages



La complexité du personnage proustien ne tient pas tant à sa profondeur qu’à son évolution dans le temps. En effet, montrer ces métamorphoses était une des ambitions de Proust. Dans une interview à E.J Bois, Proust déclarait : ‘’Le roman n’est pas seulement pour lui de la psychologie plane, mais de la psychologie dans le temps.’’ Et il ajoute ‘’Cette substance invisible du temps, j’ai tâché de l’isoler, mais pour cela il fallait que l’expérience pût durer’’ (Le Temps, 13/11/913). On peut citer les évolutions de personnages comme Albertine, qui apparaît de plus en plus cultivée, ou de Charlus, de plus en plus aimable, tout au long de la Recherche. Passant de l’arrogance à la timidité.
La complexité des personnages tient aussi au fait qu’ils soient des unions idiosyncrasiques paradoxales. Tous réunissent en effet en eux des traits de personnalités opposés et ne sont pas confinés dans des rôles prédéfinis, capables de surprendre le narrateur par des comportements imprévus.


D) Statut et stature du personnage


R. Fernandez disait : Proust ‘’ne saisit jamais le centre de rayonnement d’un être, il coud ensemble des souvenirs et laisse apparaître les coutures’’. (NRF, 01/04/1924). On aurait toutefois tort de penser que ses personnages sont des êtres dispersés, car à leur fondement, il y a des schèmes, des traits distinctifs qui, eux, restent inamovibles (sans pour autant les prédestiner à un rôle unique). Ils ont une stature quasi-immuable. C’est le cas de St Loup, dont le trait distinctif, connu par vu pure et non par ouïe dire revient bien souvent : jeune homme grand et mince au coup dégagé, il marche vite, comme un ‘’coup de vent’’, illuminé de soleil, de chaleur, son monocle tombant sans arrêt. Cette vision initiale se retrouvera en puissance dans toutes les descriptions à venir de St Loup.
Ces traits sont parfois nuancés, parfois relativisé par d’autres caractéristiques davantage mis en avant. Quelquefois, des aberrations totalement inattendues de la part du personnage qui semblait se mettre en place, comme la vulgarité d’Odette, viennent contraster avec ces schèmes. Mais ils ne les nient pas, ils mettent au contraire en avant le caractère fondamental de ceux-ci. Comme le dit Raimond: ‘’la permanence dans l’ubiquité spatiale et temporelle des situations aboutit à cette unité dans la complexité dont parlait Rivière ; jointe à la marge d’incertitude qui laisse imprévisible la réaction du personnage, elle lui assure un relief certain.’’ (p.197)



Chapitre XIV : Proust et les problèmes de la description


Comme le dit Genette : ‘’Il est plus facile de décrire sans raconter que de raconter sans décrire’’. (Figures II, ‘’Frontières du récit’’, P.57). Mais Proust est soucieux de justifier la description par l’action du milieu sur les êtres. Tout récit présuppose un minimum descriptif. La question du romancier doit dès lors porter sur la fonction de celle-ci. Décorative ? Documentaire ? Symbolique ? Mais aussi entre le morceau descriptif et les indications descriptives égrenées tout au long du texte. On pourrait opposer la lignée de Balzac et Zola, dont les descriptions constituées constituent des pauses repérables, à celle de Stendhal, Goncourt et Flaubert pratiquant un ‘’Réalisme subjectif’’. C'est-à-dire une description du réel limitée à ce qu’en voit le héros. Ricatte a parlé de ‘’description ambulatoire’’ chez les Goncourt, et M. Schwob parlait début XIXème de ‘’description progressive’’ pour désigner cet éclatement en indications au fil du texte du morceau descriptif. A ces considérations, il faut ajouter la question d’une description énumérative ou picturale.
Quant à Proust, c’est plutôt du côté de chez Flaubert qu’il regarde, et renouvelle à sa manière la ‘’description progressive’’, liant le descriptif au diégétique et éclatant dans une ek-phrasis perceptive sa découverte des personnages et des paysages. Genette nous dit que : « la description proustienne est moins une description de l’objet contemplé qu’un récit et une analyse perceptive du personnage contemplant. »10 Mais il faudrait distinguer, chez Proust, description et perception. Toute perception donne au moins une indication descriptive, et c’est seulement lorsqu’elle est réellement détaillée qu’elle se transforme en description.
Si la description devient donc un récit chez lui,  « ce n’est pas seulement à cause de l’activité contemplative de Marcel ; c’est parce que bouge et se déplace l’objet contemplé ».11 On peut ici citer l’exemple des clochers de Martinville dans Combray12. Même si ici, comme c’est le cas le plus souvent le mouvement reste celui du Narrateur (ou de la voiture plus exactement) plutôt que celui de l’objet contemplé. Proust obéit à la tradition de la « description ambulatoire » des Goncourt.
La durée est fondatrice de la description proustienne, les métamorphoses qu’elle entraîne jettent le narrateur dans des ‘’péripéties intellectuelles’’ dit Raimond. Péripéties accentuées par le lien important entre la description et l’activité des yeux et de l’esprit de Marcel. Cet univers sensible de l’espace et du temps est moins un décor scénique qu’une ouverture au monde d’une conscience, d’où la place singulière de l’éloignement, la proximité et la mobilité de ces distances dans la Recherche. Décrire chez Proust, c’est aussi analyser et comprendre.
Barthes analysait que la description chez Robbe-grillet réduisait l’objet à ses seules surface, le privait de son ‘’cœur romantique’’. Chez Proust, c’est tout l’inverse, la plupart du temps, ses descriptions sont profondément métaphoriques. Dans Combray, p 138, la haie d’aubépine forme « comme une suite de chapelles » et p 181-182, les fleurs sont amoncelées en reposoir.


Chapitre XV : Modalités de la narration et de l’énonciation


Proust assure à son récit un éclat poétique par l’abondance de ses métaphores et leur originalité. Les ressources du prosateur servent l’esprit analogique du poète, effectuant la jonction entre deux ordres de réalité. La description chez Proust se fait par extrapolation, comme lorsqu’il décrit Françoise P 54 de Combray, ou par analogie, comme lorsqu’il décrit les clochers de Martinville. A ses meilleurs moments il nous séduit par un charme prenant, comme lorsqu’il évoque les paysages de Méséglise et Guermantes, où il rencontre « les gisements profonds de (son) sol mental ».13 Et parfois, dans l’énonciation Proustienne, naît un réalisme humoristique, lors de la description de Mme Verdurin pouffant dans Swann par exemple. Notamment du fait du décalage entre l’image mentale du narrateur et celle de l’intéressée.
Les travaux de Genette notamment on montré que Proust laissait peu de place au récit dit « sommaire », résumant en quelques pages une diégèse longue. A la place, Proust recourt au « récit itératif », qui évoque en une seule fois des activités qui ont été régulières durant une période. Il attache de plus une importance aux grandes scènes, surdéveloppées, elles constituent des ‘’foyers du récit’’ dit Raimond. Il remarque de plus qu’outre quelques scènes intenses comme le baiser du soir, la rencontre de Gilberte, le dîner avec Norpois ou le déjeuner avec Bergotte, l’essentiel de la recherche est composé de six soirées mondaines de près de 150 pages chacune.14
Cet usage de l’itératif permet de reconstituer de longues périodes et en même temps d’y glisser des évènements liés au singulatif, des évènements exceptionnels. Le style proustien se fonde donc sur cet entremêlement de l’inhabituel et de l’habituel.
Il reste toutefois un évènement très important de la narration Proustienne à évoquer, c’est l’idée de revisite mnémonique rétrospective. Pour parler plus simplement, c’est la façon qu’a le narrateur de réinterpréter les évènements qu’il raconte, non pas avec le regard qu’il avait à l’époque, mais fort de tout son savoir désormais acquis. C’est un fait particulièrement visible au début de Combray, en effet, l’ironie devant l’erreur que commettait sa famille en jugeant Swann peu influent quand il était l’ami du Prince de Galles, est celle du Narrateur qui sait et qui écrit, et ne saurait être celle du garçon innocent qu’est alors Marcel. Lors du dîner avec Norpois, quand le jeune marcel est impressioné par l’ambassadeur, par un jeu littéraire, le Narrateur nous dépeint finalement un imbécile pontifiant. Le ‘’je’’ du narrateur n’a pas seulement une fonction narrative, mais aussi énonciative. Le narrateur rappelle des éléments permettant d’éclairer la situation.
Ce narrateur retrouve aussi une des traditions du roman français par l’incursion au fil de son récit de maximes, de pensées générales, d’analyses de tout poil, comme les aiment les « moralistes ». Bien souvent, la loi générale tirée par l’auteur n’est que le prolongement d’une observation et fait appel au lecteur pour assurer sa véracité, par l’usage du ‘’on’’, du ‘’nous’’ ou du ‘’vous’’.15
Ainsi, Proust créé une complicité, un lien invisible avec un lecteur qu’il invite dans son récit comme dans une soirée mondaine. Si le cœur battant et caché de la Recherche est le Temps en soi, en tant qu’entité qu’on ne peut qu’approcher, effleurer ; sa chair, désespérément sensuelle, car la chair ne saurait être autrement, reste la mondanité






1 A l’ombre des jeunes filles en fleur, I p 834

2 Pléiade, pp398.399 et Recherches III p.872

3 I.P.644

4 Proust imaginait à l’origine un roman en trois tomes : 1) L’âge des noms, 2) L’âge des mots, 3) L’âge des choses. On retrouve largement dans ces titres l’écart cratyliste contenu en puissance dans La Recherche.

5 Merleau Ponty affirme que ‘’Toute conscience est conscience perceptive’’. Lorsque l’on connaît la lucidité du narrateur et son goût pour la description via le prisme esthétique, on comprend mieux ces chocs perceptifs.

6 I, pp.932-934

7 I, p.275

8 I, p.119 et passim

9 I, P.19

10 Figures III, p.136

11 Marcel Raimond, Proust Romancier, p..243

12 I, p.719

13 I.p.184

14 La première et la seconde dans Guermantes : la matinée chez Mme de Villeparisis et le dîner chez la duchesse. La troisième et la quatrième dans Sodome et Gomorrhe chez les Verdurin à Paris et chez le Prince de Guermantes. Une autre soirée chez les Verdurin dans la Prisonnière et enfin, la matinée Guermantes dans Le temps retrouvé.

15 « On dira peut être que cela tenait à ce que […] » puis l’avis de Proust « Mais la principale raison, c’est que […] lorsque l’auteur nous parle des fréquentations médiocres de sa femme dans Du côté de chez Swann aux pages 432 et 432.   
_________________
Voyez mon V vengeur et craignez les valeurs virginales de cette vie remplie de vicissitudes viles et vides ...


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